En pleine sécheresse mauritanienne, les femmes éleveurs s'émancipent

Femme mauritanienne

Une femme se tient devant sa hutte en boue dans le village de Mafoundou, région du Gorgol, Mauritanie, le 30 mars 2018.
Fondation Thomson Reuters/Zoe Tabary

MAFOUNDOU, Mauritanie - Chaque année, lorsque les pasteurs du village mauritanien de Fatima Demba reviennent de longs mois passés à chercher des pâturages et de l’eau, les femmes se lancent dans de fougueuses célébrations. 

"Nous dessinons sur nos corps des tatouages au henné, nous faisons des tresses dans nos cheveux et portons nos plus beaux vêtements," dit-elle, en réajustant son éclatante robe jaune et bleue. 

Toutefois, même si elle a hâte que son mari rentre la maison, Demba voit un avantage dans son absence.

"C’est moi qui dirige tout," explique-t-elle à la Fondation Thomson Reuters, assise à l’ombre d’une hutte en briques de boue dans le village de Mafoundou.

"Notre argent, notre champ de mil et même le puits de forage du village sont sous ma responsabilité." 

De longues périodes de sécheresse dans cette région au sud de la Mauritanie ont clairsemé les pâturages, amenant les pasteurs à parcourir de plus longues distances à la recherche de fourrage et d’eau pour leurs troupeaux. 

Selon les experts, cela confère aux femmes dans ces sociétés majoritairement dominées par les hommes un nouveau pouvoir pour s’occuper des récoltes, des animaux qui restent et des comptes du ménage.

"Les femmes éleveurs sont les premières debout le matin et les dernières à aller se coucher," dit Aminetou Mint Maouloud, qui a démarré en 2014 la première association de femmes des communautés pastorales du pays.

"Que ce soit faire du beurre à partir du lait de vache, aller chercher du bois ou s’occuper d’animaux malades, tout ça, c’est les femmes qui s'en occupent," continue-t-elle. 

Photo légendée

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une femme est assise sur une charette tirée par un âne à Hadad, région du Gorgol, Mauritanie, le 30 mars 2018.
Fondation Thomson Reuters/Zoe Tabary

SECHERESSE AGGRAVEE

L’élevage de bétail est un mode de vie traditionnel dans le Sahel, en Afrique de l’ouest, une ceinture semi-aride sous le Sahara, mais les éleveurs sont devenus de plus en plus vulnérables face à l’insécurité alimentaire liée au changement climatique qui perturbe les pluies dans la région. 

C’est particulièrement vrai pour la Mauritanie, nation pauvre et désertique, selon El Hacen Ould Taleb, à la tête du Groupement National des Associations Pastorales (GNAP), une ONG qui travaille avec les populations pastorales.

"La transhumance – la migration saisonnière des bergers et de leurs troupeaux vers le Sénégal ou le Mali voisins -- commence normalement en octobre mais les pluies étaient si rares l’année dernière que les gens ont commencé à partir dès le mois d’août," dit-il. 

Son organisation aide les éleveurs à trouver des routes de migrations plus efficaces (avec, par exemple, des points d’eau et des marchés le long du chemin) dans le cadre du programme de Construction de la Résilience et l’Adaptation aux Extrêmes Climatiques et aux Catastrophes (BRACED), financé par le gouvernement britannique. 

Demba, dont le mari est parti depuis sept mois, dit ne pas savoir quand il reviendra. 

"Il n’a pas le choix, il doit sauver nos animaux," dit-elle, en buvant une gorgée de son verre de thé à la menthe. 

En attendant, "la famille dépend de moi," poursuit-elle. 

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Une femme dans un champ de légumes à R'Kiz, région du Trarza, Mauritanie, le 1er avril 2018.
Fondation Thomson Reuters/Zoe Tabary

PEU RECONNUES

Même si les femmes jouent un rôle crucial dans l’élevage, celui-ci est rarement reconnu, selon Maouloud.

"Un homme va écouter tout ce qu’une femme lui susurre sur l’oreiller mais le matin, aucun crédit pour ses idées ne lui sera donné," dit-elle. 

Pour que cela change, son association a élu un conseil de huit femmes de villages à travers le pays. Ensemble, elles font pression sur le gouvernement national sur les questions pastorales. 

"Nous leur indiquons où une clinique pour animaux pourrait être utile ou bien les meilleurs marchés pour certains types d’animaux," explique-t-elle. Leurs suggestions pourraient bien tomber sur des oreilles inhabituellement réceptives : depuis la création, en 2014, du ministère mauritanien de l'élevage, deux femmes l’ont dirigé. 

Vatma Vall Mint Soueina, l’actuelle ministre, dit que les femmes en quête de responsabilités politiques est un fait "extrêmement enourageant" et elle a vu l’influence des femmes gagner en puissance économique. 

"Nous voyons les femmes devenir plus indépendantes, simplement en étant plus actives économiquement," dit-elle de son bureau dans la capitale, Nouakchott.

INDEPENDANCE FINANCIERE 

Dans le village de Hadad, parmi les étendues de sable et de terre parsemées ici ou là d’un arbre courbé, une douzaine de femmes se regroupent sous une grande tente avec des tapis rayés au sol.

Mariem Mint Lessiyad, une petite femme aux yeux bruns perçants, s’adresse avec animation au groupe, interrompue seulement par un chevreau qui bêle. 

Elle dirige une coopérative de 100 femmes des villages avoisinants. Elles exercent une activité pastorale et achètent des volailles et des moutons pour les élever et les abattre, vendant ensuite des portions abordables aux familles locales. 

"Il y a moins de viande en circulation, c’est pourquoi nous devons être malins dans la façon dont nous la consommons," dit-elle. 

Les femmes achètent par exemple un mouton pour 12,000 ouguiyas mauritaniennes ($34) et réalisent un profit d’environ 2,000 ouguiyas ($6) par tête, dit-elle.

Elles envisagent de réinvestir le surplus dans un commerce de cuirs. 

"Nous ne pouvons compter sur nos maris pour nous soutenir financièrement. Ils sont trop pauvres, particulièrement maintenant qu’ils doivent dépenser plus d’argent pour maintenir nos animaux en bonne santé," dit Mint Lessiyad.

Mint Maouloud et son association tentent de persuader les institutions financières de faire en sorte qu’il soit plus facile pour les femmes d’obtenir des emprunts, afin que des groupes comme celui de Mint Lessiyad puissent avancer.

L’accès aux fonds peut s’avérer problématique, dit-elle, quelques banques refusant carrément de prêter de l’argent aux femmes. 

"Il est important que faire en sorte que les femmes éleveurs gagnent en autonomie financière, afin de ne pas dépendre de la générosité ou compréhension de leurs maris," ajoute-t-elle.

 

Par Zoe Tabary.
Publié le 18/04/2018 sur www.braced.org.
Disponible en anglais ici.

 

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